L’effacement

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Quand Isabelle se penche pour attraper le cendrier, elle note que les houppiers des platanes se reflètent dans le faux marbre de la table. Erables sycomores, aurait précisé Yves. Elle sourit que les branches aient envahi jusqu’à l’écran de son Nokia, comme pour l’enraciner à la terrasse du 1802, elle a toujours été plus portée sur la poésie que sur la botanique. Ce n’est qu’après un temps décalé qu’elle remarque l’absence de son visage dans la nature morte inversée, bien qu’il se trouve à l’exacte verticale de la surface réfléchissante, de même que son bras tendu, ses doigts écartés pour s’emparer du cendrier.

Elle se jette en arrière, une angoisse au cœur. Par un geste absurde, elle se pince les joues pour s’assurer de sa réalité, en étire la peau jusqu’à se faire grimacer. Une nouvelle fois, elle se cabre, comme si elle voulait annuler toute trace de son geste ; elle n’aime pas être vue en train d’agir étrangement. Elle guette les réactions autour d’elle : le serveur, de dos, porte son plateau vide glissé sous le coude et inspecte les tables vides ; deux femmes sirotent un Perrier-menthe sans échanger un mot ; un ado sourit à son téléphone. Personne ne se soucie d’elle. Les vitres de la brasserie renvoient l’image paisible d’une terrasse printanière, superposée aux tables vides et au mouvement d’un autre serveur qui essuie les verres à l’intérieur.

Isabelle réalise que de ce décor aussi, elle est absente. Elle reconnait la table à côté de laquelle elle est assise, sa tasse, son portable. Le cendrier où fume le mégot qu’elle vient d’abandonner. L’éloignement anormal de la chaise atteste d’une incohérence. Passe l’image du serveur qui reviendrait pour la remettre en place comme si Isabelle ne s’y trouvait pas : peut-être ne rencontrerait-il aucune résistance. Pourtant, tout à l’heure, il lui a parlé ; il a pris sa commande, a badiné sur la précocité de la belle saison ; elle l’a trouvé charmant, malgré leurs vingt printemps d’écart. Elle se lève brusquement, renverse la tasse qui se brise au sol. Les deux femmes lui sourient avec un geste de compassion, l’ado ne lève pas les yeux de son portable. Déjà le serveur se précipite avec une balayette, sans un regard pour elle. Bien que ce ne soit pas le moment, elle admire la forme de son fessier sous le pantalon noir, l’érotisme des mouvements qu’il a pour effacer les traces de sa maladresse. Dans la vitre, elle visualise les débris de la tasse, les gestes du jeune homme, mais pas sa propre silhouette décomposée.

Elle s’enfuit, s’échappe de la place Granvelle où des adolescents s’embrassent adossés aux platanes, ou à toute autre espèce qu’elle ne saurait pas nommer. Elle longe les murs du Crédit Mutuel, dont les parois spéculaires ne réverbèrent pas sa course, elle s’en rend compte, accélère. Quand elle atteint enfin son vélo, place du huit septembre, elle en défait le cadenas les doigts tremblants, puis file devant elle sans oser tourner la tête, par crainte de voir la bicyclette avancer seule dans les vitrines des magasins. Elle ne supporterait pas ce spectacle, n’aurait pas le détachement pour en sourire. Elle se demande si elle n’a pas oublié de régler son café.

Les passants n’ont pas l’air surpris qu’ils auraient si son vélo se faufilait entre eux sans personne au guidon, ça ne doit pas être si grave que ce qu’elle imagine ; sans doute une distraction passagère, un loupé de sa cornée.

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Chez elle, elle se couche, malgré l’heure méridienne, malgré la déception d’altérer par cette mise au lit précipitée la journée de RTT dont elle attendait tant. Sur internet, elle n’a trouvé aucune explication  à la disparition de son reflet. Elle n’a pas osé fixer la glace de la salle de bain pendant qu’elle se lavait les dents, elle aurait eu trop peur de voir la brosse remuer seule, latéralement, puis par petites saccades verticales, autant que d’observer le jet de salive mêlée de dentifrice qui aurait jailli du néant pour plonger dans le lavabo. Y laisser, lui, une trace.

Elle s’endort ; enchaîne, bien sûr, les cauchemars transparents. Elle se réveille en milieu de soirée, et en sueur. Traverser l’appartement dans l’obscurité à la recherche d’un verre d’eau n’est pas inquiétant : elle ne risque pas d’être confrontée à l’absence de son image dans les miroirs de son appartement. Pourtant, quand elle met en marche le micro-ondes pour satisfaire son envie de tisane à la camomille, elle ne peut que constater qu’elle n’apparaît pas en surimpression autour de la tasse qui tourne sur le plateau de verre. Elle renonce à la boisson chaude, le bip précipité du four la fait tressauter. Elle regagne le refuge de sa couette, caresse les symboles abstraits du drap. Quand elle veut vérifier l’heure, les quatre chiffres verts de son alarme éclairent la peau de son bras droit, les poils blonds comme phosphorescents, ça la rassure.

Demain, l’anomalie aura sans doute disparu.

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Au réveil, elle met les évènements de la veille sur le compte de ses cauchemars de la nuit, même si une faim tenace souligne qu’elle n’a pas dîné, attestant la réalité de son évanescence de toute surface réfléchissante. Toutefois, le phénomène s’est  atténué. Quand elle se risque à la salle de bain, elle s’entraperçoit. Floutée. Réduite à ses seuls contours, comme le brouillon d’un peintre paresseux. C’est déjà mieux. Elle se savonne le visage, la mousse prend dans le reflet une consistance plus réelle que sa peau. Elle se dit qu’elle est sur la bonne voie. Qu’elle a eu, hier, les réflexes adaptés : ne pas paniquer, se mettre au lit, laisser glisser le temps sans alerter personne. On l’aurait prise pour folle. Demain, dans deux jours, la fugue de son reflet ne sera plus qu’un souvenir qu’elle refoulera sans peine, comme elle a refoulé d’autres indicibles étrangetés de ses quarante-deux premières années.

Au moment du petit-déjeuner, l’amélioration se confirme. La porte du micro-ondes, les vitres de la fenêtre lui renvoient une esquisse plus appuyée d’elle-même. Quand elle se sourit, elle se reconnait. Elle va jusqu’à s’adresser un signe de la main, un coucou décomplexé qui mime une caresse aux deux mètres carrés de pelouse qui composent son jardin. Peut-être qu’au travail, ses collègues ne remarqueront rien. Peut-être qu’il n’y a rien à remarquer, comme lorsqu’elle avait eu l’impression qu’elle pouvait léviter pour descendre les escaliers dans la ferme de ses grands-parents, en suspension quelques centimètres au-dessus des marches.

Quand elle veut vérifier la présence de messages sur son portable, l’écran noir de son Nokia  demeure muet comme le marbre lustré de la table du 1802. Elle le tourne, note avec un battement de cœur qu’il accepte de refléter le décor de l’appartement, les tableaux au mur, le point lumineux de l’ampoule du plafond. Mais elle, Isabelle : non. Elle retourne à la salle de bain : là, oui, elle se devine, moins nette que tout à l’heure, ou est-ce une impression ? Aurait-elle, comme les outils électroniques, une durée d’autonomie limitée à quelques heures ? Le sommeil la rechargerait-elle ? Est-elle en train de s’effacer, jusqu’à disparaître comme hier de toute surface réverbérante ?  

Il faut bien, ce jeudi, partir travailler comme tous les autres jours. Dans le rétroviseur, elle est imperceptible. Il lui semble que c’est moins pire dans le miroir du pare-soleil. Sur un coup de tête, elle improvise une queue de poisson, le geste du conducteur lésé lui prouve qu’il l’a bien vue ; dans le regard des autres, elle est toujours présente. Si ce n’est pas la panacée, ça la rassérène un peu.

Au bureau, face à l’écran dépixellisé de son ordinateur, juste avant de l’allumer, elle subit une nouvelle preuve de sa disparition. Son Nokia la lui confirme. De son sac, elle extrait un miroir de poche, s’y retrouve, tellement gommée qu’elle en est presque invisible. Le plus étrange, c’est que ça commence à lui plaire.

Dans les toilettes femmes, c’est indéniable, elle retrouve la netteté de ses contours, sa carnation presqu’intacte. Aucun geste de ses collègues ne dénote de transformation dans la perception qu’ils ont d’elle. A la pause déjeuner, Hervé a l’idée de faire un selfie dans le self-service, pour le publier sur facebook. Isabelle refuse : si elle allait disparaître de la pellicule sous les regards de ses collègues ? Hervé insiste, déclenche le cliché presque de force. Regarde, on n’est pas mal, non ?

C’est vrai qu’ils ne sont pas vilains. Aucun ne peut savoir à quel point la photo déçoit Isabelle.

Il te va bien, ce pull.

Elle remercie. Il lui va bien, oui, le pull.

Avant de se coucher, plus tard qu’hier car elle n’a pas sommeil après les dix-sept heures d’endormissement de la veille, elle constate qu’à nouveau son visage est menacé de disparition dans la glace de la salle de bain. Elle sourit ; elle apprécie d’être libérée d’elle dans les miroirs.

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 Au troisième jour, ça se confirme : son reflet, s’il parvient à accrocher les surfaces explicitement dédiées à la réverbération – avec une intensité supérieure le matin –, n’apparaît plus sur les écrans de téléphone, de télévision, de tablette, d’ordinateur. Quant aux matériaux qui réfléchissent par hasard, et non par destination, c’est aléatoire. Ce vendredi, quand elle quitte l’appartement, elle s’entrevoit dans la carrosserie gris-métallisé du 4x4 de ses voisins, mais disparait totalement de la surface bombée de la cuiller avec laquelle elle touille son premier café de la journée. Elle maintient le couvert en face de ses yeux, vaguement stupéfaite de ne pas s’y découvrir à l’envers, elle pourrait battre des mains si elle ne se trouvait pas dans une brasserie où tout le monde la connaît.

-          Je vais vous prendre un deuxième café.

-          Manque d’énergie ce matin ? Rude  journée en prévision ?

Elle sourit au garçon ; rien dans son attitude ne trahit qu’il pourrait avoir noté l’effacement de sa cliente, sa moindre présence au monde. Son absence des miroirs.

Au travail, ses collègues non plus ne paraissent pas remarquer la disparition de son reflet. A midi, au self, elle lève les yeux vers la glace où les menus du jour sont tracés au marqueur noir, constate un trou dans la file d’attente entre le type qui la précède et celui qui la suit. Elle se met à trembler : qu’adviendra-t-il si d’autres découvrent qu’elle ne se réfléchit plus ? Elle fait semblant de trébucher, bouscule l’épaule de son voisin sans quitter la glace des yeux : elle le voit sursauter, se retourner vers le vide et adresser dans le vague un geste de la main. Ce n’est rien, dit-il. Elle articule quelques excuses. Une fatigue radicale lui brise les épaules, les mollets, la gorge. Elle ploie, effondrement dont aucune surface ne rend compte, puis elle rebrousse chemin, quitte les bâtiments de son administration. Les portes vitrées s’ouvrent sur son passage, au moins son corps a-t-il encore assez de consistance pour déclencher le mécanisme de reconnaissance.

Elle se dit que ce n’est pas normal, de s’effacer, encore moins d’aimer ça.

Sur le trottoir, prise d’un doute, elle cherche des yeux son ombre. La trouve, fidèle, collée à ses semelles. Moins marquée, peut-être, qu’elle ne le devrait sous le soleil d’avril ? Elle ne doit pas devenir paranoïaque, ce n’est pas son caractère. Elle déjeune d’un sandwich sur le banc du parc voisin, elle a commandé le plus calorique, et double ration de mayonnaise : elle espère s’épaissir. S’emplir de gras pour luire dans les miroirs.

Quand elle jette les miettes de son burger dans l’étang aux canards, elle se découvre dans l’eau, le geste qu’a sa silhouette pour lancer les restes du pain ; mais avant d’avoir pu se rassurer, d’avoir rendu grâce aux vertus des graisses saturées, elle assiste impuissante à l’effacement de son reflet,  quelques secondes à peine et bientôt, il n’y a plus, dans l’étang, que le bleu du ciel à ses pieds, quelques nuages qui flottent à l’envers et disparaissent au contact des berges, le clapotement causé par les battements des palmipèdes qui s’approchent, sans frayeur, comme si elle n’était pas là.

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Le samedi, elle invite Yves, un amant régulier. Avant son arrivée, elle se recoiffe par réflexe devant la psyché silencieuse du couloir. Pour tromper l’attente, elle se lave les dents une seconde fois : d’infimes projections de pâte blanche maculent la surface lisse du miroir de la salle de bain, la brosse ondule dans le vide de ce qui aurait dû être sa bouche. Elle a caché toutes les surfaces qui pourraient la trahir, à l’exception, dans la chambre d’ami, des doubles panneaux vitrés de l’armoire qui lui sert de dressing.

Elle prend soin de distraire Yves de la présence du placard par des embrassades et des excitations, à l’installer dos aux parois réfléchissantes. Il est nu, sa peau frissonne sous des caresses invisibles, se pare d’entrelacs de griffures qui s’impriment au hasard, comme mues par la volonté d’un logiciel hors de contrôle. Les épaules d’Yves, la forme carrée de ses fesses, suffisent à distraire Isabelle de sa quête, à faire monter le désir. Plus tard, à la faveur d’un relâchement des stimuli sexuels, elle observe l’absurde va et vient du sexe de son partenaire dressé à l’intérieur de rien, battant le vide et buttant contre l’invisible, avant de reculer et recommencer avec une vigueur déconnectée de toute réalité. Elle n’avait jamais pensé que l’excitation masculine s’apparentait à une mécanique si dérisoire, se résumait à un pilonnage répétitif, absurde et inoffensif lorsqu’on avait comme elle le loisir de le contempler dépourvu d’obstacle apparent. Elle pourrait rire du désordre qu’elle lit sur les traits de son amant, lui demander de contempler à son tour le résultat de son accouplement solitaire, elle n’en a pas le temps : elle est prise à l’improviste par une vague de plaisir. Au moment de la jouissance, comme elle ouvre les yeux, elle se voit apparaître, incroyablement nette et en sueur, plantée sur le corps d’Yves, la bouche déformée d’une grimace qui la surprend. Elle se trouve presqu’obscène, d’être autant présente, soulignée de formes de chair imparfaite et plissée. Elle n’éprouve aucune joie à se voir soudain réincarnée. Passe l’idée qu’elle se serait préférée virtuelle à vie.

Yves, lui, n’a rien vu.

Elle supporte une demi-heure ses péroraisons post-coïtales, abrège quand elle sent qu’il compte  passer la nuit à ses côtés. Dès qu’elle a refermé la porte, elle se précipite dans la chambre où ils ont fait l’amour. Elle se reconnaît dans la double glace, silhouette marquée qui dévore une partie du décor formé par les draps en désordre, plantée parmi les odeurs intimes qui épaississent l’atmosphère de la pièce.

Elle pose la paume sur la surface froide des miroirs, tressaille. Ses doigts, quand elle les retire, ont imprimé cinq traces grasses sur le verre. Il lui semble que son reflet s’est atténué, comme s’il avait eu peur du contact de sa main.

Elle met du temps à s’endormir. Elle déteste l’idée qu’une jouissance animale a suffi à la faire réapparaître, revoit la contraction de ses traits au moment de l’orgasme. Ce souvenir l’incommode.

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Les jours qui suivent, c’est comme si rien de ce qui a précédé n’était advenu. Isabelle se heurte partout à la violence de son reflet, se surprend sans cesse dans des poses disgracieuses ; elle ne se supporte plus. Elle voudrait ne plus se voir dans l’écran de son portable quand elle consulte ses SMS, chasser son visage en surimpression des dossiers professionnels de son ordinateur, disparaître des surfaces qui la réfléchissent de manière obsessionnelle. Elle refuse que son image se diffuse sur les parois des immeubles de la ville, envahisse les paysages plaquée aux vitres des trains, pollue les limpidités des eaux stagnantes ou vives. Elle cherche à s’échapper, enquête pour retrouver l’état qui la fit s’effacer, il y a moins d’une semaine, de son propre regard. Elle n’en peut plus que son ombre lui colle aux pieds, même si celle-ci ne l’a jamais quittée. Elle voudrait que les odeurs de son corps ne persistent pas dans les rues, parmi les pièces, contre les draps, après son passage. Traverser l’existence sans laisser aucune trace. Elle dépérit.  

Puis, elle s’accommode de son double dans les miroirs du monde ; des projections de son corps à l’extérieur d’elle-même.    

Lui revient, ponctuellement, la nostalgie du temps où elle ne se reflétait plus. Où elle a pu prétendre à une complète évanescence. Même si elle ne comprendra jamais pourquoi ça lui est arrivé à elle.

Arnaud Friedmann Romans © 2017