Grâce à Gabriel

Premières pages 

L’effort n’est pas insurmontable. L’effort pour touiller la mixture dans la poêle. L’effort de la main qui se répercute au poignet, à l’avant-bras, à l’épaule. Il y aurait tout un cheminement à accomplir pour traquer cet effort dans les muscles, pour traquer cet effort sous les nerfs. Il y aurait la possibilité de remonter jusqu’à la fatigue, d’arracher en passant un peu de rage, de colère, d’exaspération. D’alléger le mouvement de la main et les complexités qui      compriment le crâne. Il y aurait tant d’actions à poser, de combats à mener, mais Michèle ne pose rien, ne mène rien. Michèle ne change rien. Comment a-t-il pu croire qu’il en irait autrement ?

Michèle ne changera plus. Elle se contente de touiller dans sa poêle la mixture à base de pommes de terre. Lorsqu’elle la fixe trop longtemps, elle en oublie l’odeur. Sa vue se brouille. Des formes floues apparaissent, où se mélangent les bords sombres du récipient et la pâleur des aliments, l’émanation des aulx. Elle frotte ses yeux avec la manche gauche de la chemise, des poussières la contrarient, l’obligent à s’interrompre. Toute une irritation suppure, qui pourrait exploser, qui n’explosera pas.

Plus tard, elle est debout dans la cuisine. Les    battements de l’horloge n’ont marqué que quelques coups, quelques pulsations nettes qui rythment les journées et qu’elle ne perçoit plus, comme elle ne perçoit plus dix-huit fois par jour le passage des trains qui ébranlent la maison. Bras ballants, elle laisse la cuisson sous la purée se prolonger trop longtemps. Elle sait le risque qu’elle fait courir à sa préparation. Elle sait aussi que rien d’irrémédiable n’arrivera, qu’elle se  reprendra à temps. Il n’arrive jamais rien, à part les gestes pour réduire les pommes de terre en purée, sa vue qui se brouille quand elle ne cligne pas des yeux, le brouhaha des repas avec les membres de sa famille.

Elle n’est pas lasse. Elle cuisine. Elle ploie la tête sous le poids de l’habitude, guère plus qu’avant. Elle se voit vieillir, ça ne l’effraie pas. Dehors, la pluie griffe les fenêtres, déplace la crasse sur les trottoirs, fait bouillonner les bouches d’égout. Michèle pourrait sortir, se placer au milieu de la rue et attendre que l’eau morde sa peau sous les vêtements ; la force de résister aux commentaires des voisins lui fait défaut, ou le courage de quitter sa cuisine. Cette force-là, cette infime force-là lui fait défaut. Alors, un enfant…

Les parquets dans les pièces sont impeccablement cirés. Les meubles sans traces, le papier oppressant… Aucun cri, aucune vie. Elle étouffe, brièvement. L’odeur du propre lui provoque un haut-le-cœur. Elle s’appuie sur la table, se reprend tout de suite. Elle ouvre le placard, en retire la jatte en faïence         alsacienne. Bientôt, dans moins d’une heure, elle tiendra encore cette jatte entre ses mains : les parois seront maculées de purée coagulée. Il lui faudra surmonter le bref dégoût de l’eau qui ramollira tout, l’omniprésence du produit de vaisselle, la sensation de la mousse contre ses mains, les salissures sur l’éponge. Juste avant, les fourchettes d’Emilie et de Jean-Marie auront cogné contre la jatte, pour racler le fond de purée. Elle, elle aura tremblé, au moins une fois pendant le repas, au moment de ces bruits, de les avoir si bien imaginés, et de s’être malgré tout laissé surprendre par eux.

Elle dresse la table. Au-dessus des assiettes, dans quelques minutes, il y aura son mari et sa fille. Elle se demande si elle les aime, elle frémit : on ne se demande pas ça. Elle appelle à elle les images qui rassurent, la poussette d’Emilie dans les rues du village, les exclamations des voisins. Le calme, surtout, de ces premières promenades avec sa cadette. Les baisers qu’elle lui donnait, plus tard, le matin, juste avant que sa silhouette ne disparaisse dans        l’encadrement de la porte.

Elle les aime, son mari et sa fille. Elle se force à fixer les places qu’ils occuperont à table, elle les voudrait assis, déjà, pour leur déclarer son amour, pour trouver les mots qui les rassureraient, qui la rassureraient. Qu’elle ne prononce jamais.

Après le repas, ils repartiront. Elle ne supporterait pas qu’ils restent. Elle ne supporterait pas de ne plus être seule dans son salon. Au loin, se profile la         retraite de Jean-Marie. Jusque-là, quelques années de répit ; quinze, seize, elle ne veut pas compter. Assez, espère-t-elle, pour engranger suffisamment de siestes, et d’après-midi lentes.

Dimanche, il y aura Jacques. La famille au      complet. Michèle devra affronter la laideur de son aîné. Même bébé, son premier enfant, elle ne parvenait pas à s’émouvoir en le regardant. L’année dernière, lorsqu’il avait annoncé à la fin d’un repas qu’il ne rentrerait pas seul, le soir, elle avait pensé que la fille serait laide, qu’elle éprouverait de la peine à la vue du couple qu’ils formeraient. Un dégoût inavouable.

Elle avait été surprise. Elle aurait pu la prendre à part et lui demander : qu’est-ce que vous lui trouvez ? Une mère ne fait pas ça. Pour le petit-déjeuner, elle avait ajouté un bol supplémentaire, disposé autour de la table de cuisine une des chaises du salon. Elle    détonait, cette chaise trop haute, avec son dossier différent : Michèle était restée longtemps figée à la regarder, elle s’était sentie épuisée. Elle n’avait pas voulu s’asseoir, ce n’était pas sa place. Elle s’était juste appuyée au dossier. Elle avait regardé ses mains, puis la fenêtre, en face. Les Vosges. Le vert trop dur des arbres que le soleil révélait. Les vignes alignées.

Elle avait attendu qu’ils se réveillent. Elle voulait scruter le visage de l’inconnue, observer l’attitude de son fils, l’attitude de son fils après sa première nuit avec une fille dans la chambre où il avait grandi. Est-ce que c’était d’ailleurs sa première nuit avec une fille ? La question ne l’avait pas inquiétée, cette nuit-là, ni empêchée de dormir. Elle n’avait éveillé en elle aucune émotion particulière. Jean-Marie lui avait poussé le bras en cherchant sa complicité, elle ne s’était pas sentie d’humeur complice.

Elle s’était demandé si ça allait changer, ce matin-là. Jacques se monterait doux, peut-être, avecla fille. Michèleconstaterait des changements dans ses gestes, elle lui découvrirait des attitudes quila surprendraient. Elleattendait. Elle déplaçait les bols sur la table pour qu’ils soient parfaitement alignés, qu’ils forment depuis la porte une perspective impeccable avec la cafetière, malgré le dossier plus haut de la chaise du salon.

Ils n’étaient pas restés pour le petit-déjeuner. Leurs pas avaient fait grincer le parquet à l’étage, puis les marches de l’escalier. Jacques avait  marmonné un vague on y va. Ils n’étaient pas passés parla douche. Michèle était arrivée juste à temps sur le palier pour apercevoir le dos de la fille, ses fesses plutôt sensuelles, ses vêtements bien assortis. La main de Jacques, en bas du dos de l’inconnue, pour    l’accompagner tandis qu’elle franchissait le portail, pour la guider, la protéger, ou juste pour toucher encore une fois son cul.

Elle s’était souvenue de son sexe qu’elle lavait lorsqu’il était enfant, de son corps minuscule et ridé à la naissance. A présent, le sexe et le corps de son enfant appartenaient aux filles qu’il ramènerait le soir dans sa chambre, sur les fesses desquelles il poserait la main pour les aider à franchir le portail. Cette dépossession ne déclenchait chez Michèle aucune émotion. Ce qui la préoccupait, c’était de ne pas    ressentir pour sa famille l’amour inconditionnel auquel toute femme est en droit de s’attendre. De n’avoir jamais éprouvé, pas même devant les deux berceaux de Jacques et d’Emilie, autre chose qu’une affection un peu molle, un attendrissement insuffisant qui ne masquait aucun des défauts qu’elle leur trouvait.

Elle recule de quelques pas pour juger de l’effet de sa table. Rectifie la position d’une fourchette pour que le parallélisme soit irréprochable et fasse écho, par-delà les murs, à celui des vignes qui se déploient sous le soleil. Sur les ronds de serviette en bois, les trois prénoms pyrogravés sont bien visibles. Emilie. Jean-Marie. Michèle.

Ça ne l’inquiète pas, la vieillesse. L’ennui. Elle aura des petits-enfants. Elle se figure l’exacte    configuration de leurs jeux dans le jardin, les silhouettes sans intérêt des conjoints de Jacques ou d’Emilie, les purées à préparer, plus copieuses. Les joies fades de Noël, les aubes des lendemains de réveillons où elle se retrouvera seule au milieu du salon, les verres sales à la main. Ça ne l’inquiète pas.

Elle ne veut pas d’un autre enfant. Ce soir, elle expliquera à Jean-Marie qu’elle refuse de poursuivre la démarche d’adoption qu’ils ont engagée. Ou plus tard. Plus tard, si ce soir comme les soirs précédents, elle capitule face à la somme des mots à prononcer, face à la l'incompréhension prévisible de son mari. Tu verras, ça nous fera du bien, une nouvelle vie dans la maison. Tu ne crois pas ?

Elle ne croit pas. C’est un mensonge. Un leurre. Elle ne veut pas renoncer aux siestes de l’après-midi, aux gestes lents dans la maison silencieuse. Elle s’est pliée au jeu des visites auprès des assistantes sociales parce que refuser, ça aurait impliqué de parler,     s’opposer, décevoir. Dans les locaux impersonnels, elle a dodeliné avec soumission quand elle a entendu Jean-Marie évoquer leur désir d’adoption, leur désir profond. Viscéral. Elle fixait les mouvements d’une mouche sur le bureau de l’assistante, le va-et-vient sidérant des pattes avant, ça lui donnait envie de sourire, le décalage entre l’énergie déployée par l’insecte et sa propre lassitude. Elle écoutait son mari avec attendrissement : il avait entrepris ces démarches pour elle ; pour elle, il avait forcé son vocabulaire, déniché des mots comme viscéral, qu’elle ne l’avait jamais entendu employer auparavant. Qu’elle ignorait même qu’il connût. Il la croyait dépressive, et il avait trouvé ça, comme solution : l’adoption.

Les ailes de la mouche étaient traversées de spasmes qui traduisaient une anticipation incessante d’un danger. De là où elle était placée, il aurait été facile à Michèle d’écraser l’insecte d’un geste. Un geste violent qu’on n’accomplit pas dans le bureau d’une assistante sociale, quand on entreprend des démarches pour accueillir un nouvel enfant dans son foyer. L’effet produit aurait ruiné la crédibilité du discours de Jean-Marie. Elle n’avait pas besoin de ça : à leur âge, une adoption, ça ne marcherait jamais.

Une clef tourne dans la serrure. Michèle anticipe le rythme de la démarche d’Emilie, elle pourrait en battre la mesure sur le bord de la cuisinière, servir de métronome aux pas de sa cadette dans le couloir. C’est prêt ? lancera-t-elle, et Michèle aimera sa voix, l’évidence de cette voix et les mots attendus.

– C’est prêt ?

– Oui, mais ton père n’est pas encore rentré.

– Qu’est-ce qu’on mange ?

Elle sait, maintenant que sa fille parle, pourquoi elle l’aime. C’est lorsqu’elle est seule, lorsqu’elle laisse ses yeux fixer trop longtemps les casseroles et rendre les objets flous, qu’elle doute. Qu’elle se pose des questions sur l’amour maternel, sur l’amour conjugal. Sur les béances qui l’attendent quand le projet d’adoption aura définitivement échoué. Même les silences ne lui pèsent pas, quand ils sont réunis, quand ils raclent le fond de la jatte pour récupérer la purée.

– Qu’est-ce qu’on mange ? Ah, de la purée…

Emilie a passé la tête dans l’entrebâillement de la porte, elle laisse percer sa déception. Elle ne laisse rien percer de sa joie de découvrir sa mère dansla cuisine. Pourquoile ferait-elle, d’ailleurs ? Ce serait absurde qu’elle se précipite sur Michèle et qu’elle l’enlace. Personne ne fait ça. Dans aucune famille.

Ses pas décroissent dans le couloir. Les semelles produisent sur le sol un chuintement mouillé, les chaussettes gorgées d’eau, les pieds ridés et froids. Michèle n’a pas osé, ce matin, conseiller à sa fille de prendre un parapluie. Les mots se sont arrêtés dans sa gorge. Il aurait fallu crier, s’exposer à un refus brutal comme en produisent à l’improviste les adolescents, traîner jusqu’à midi l’écho de cette colère.

D’un doigt, elle éloigne un verre d’une assiette, quelques millimètres. C’est mieux comme ça. Elle regrette brièvement d’avoir refusé le troisième fils que Jean-Marie souhaitait juste après la naissance d’Emilie ; un troisième enfant, elle l’aurait mieux élevé, elle aurait eu avec lui un rapport qu’elle ne sait pas définir, qui lui aurait mieux convenu. Elle l’aurait emmené, peut-être. Elle serait partie loin de l’Alsace, vers des régions où on ne l’aurait pas connue, où elle aurait pu s’inventer une existence différente. De ses deux premiers nés et de leur père, elle n’aurait reçu que des courriers malhabiles, bourrés de fautes d’orthographe et d’expressions sans finesse. Ou pas de courrier, l’indifférence vengeresse de ceux qu’elle aurait abandonnés. Jean-Marie se serait remarié.

Elle cherche, Michèle, dans ce scénario impro-bable, au bout de combien de temps ils lui auraient manqué. Sans doute très vite. Sans doute aussi qu’ils lui auraient manqué dès le projet formulé, qu’elle ne serait pas partie. Sans doute, puisqu’elle est restée.

Au centre des assiettes, les motifs traditionnels des familles alsaciennes, des jeunes filles à coiffe noire, des chevaux de traits devant des maisons à colombage, l’imaginaire de générations entières façon-né par ces scènes. Michèle ne serait plus capable d’élever un enfant. Elle le dira, ce soir, à Jean-Marie. Elle ne retardera pas l’aveu. Elle lui dira calmement qu’elle ne veut plus aller le mois prochain chez l’assistante sociale.

De nouveau, le bruit de la clef dansla serrure. Avide, cette fois, puisqu’Emilie n’a pas refermé la porte. Michèle devine l’expression de son mari, elle se fige dans l’attente de la phrase qu’il va prononcer. Elle la murmure en même temps que lui, comme les récitations qu’elle prononçait petite et pour lesquelles ses maîtresses la félicitaient toujours.

– Qui a laissé ouvert ? C’est quand même pas compliqué de fermer une porte à clef, non ? Emilie, c’est toi ? Tu es là ?

Le sèche-cheveux s’interrompt. Les motifs du   papier peint paraissent plus étouffants. Michèle chasse l’idée d’une étendue déserte où elle se serait abritée avec son troisième enfant, qui n'aurait été qu’à elle, qui n’aurait pas eu la bêtise des familles ressassées. Elle guette la réponse d’Emilie, ou les pas de son père en direction de la salle de bain. Elle pourrait crier à table, prendre sur elle la colère des deux autres, elle n’en a pas le courage. Le mieux serait de se blesser, de tomber en poussant un cri, de saigner. Ils débouleraient dans la cuisine, solidaires et inquiets. Ils la caresseraient en lui susurrant des paroles dont l’enchaînement leur viendrait sans difficulté. Ils trouveraient la purée délicieuse.

– Emilie ? Tu as entendu ce que je t’ai dit ? Ce n’est quand même pas compliqué de fermer une porte, non ?

Un des couteaux qu’elle tenait dans la main a glissé, il est tombé sur la table en produisant un bruit disproportionné. Elle a peur maintenant de les avoir interrompus, peur qu’ils s’enferment ensemble et chuchotent pour conspirer contre elle.

– Papa ! Je suis dans la salle de bain. Ça ne t’ennuie pas d’attendre au moins que je sois sortie ?

Michèle ne perd aucun mot dela conversation. Ellea envie de participer elle aussi, de se plonger dans la dispute en cours. D’intégrer une fois de plus cette famille,la sienne. Ellese lance, elle ne se demande plus si elle les aime, si elle déteste leur quotidien.

– A table ! C’est prêt !

Ils s’interrompent. Leurs pas s’approchent de la cuisine. Ils ont faim. Bientôt, ils s’assiéront en remuant trop vivement les chaises.

Ça, elle supporte. Les ressassements, l’oppression, l’enfermement : sa famille. Sa famille qui n’évoluera plus. Il faudra qu’elle le dise, ce soir, à Jean-Marie. Qu’elle n’oublie pas. Qu’elle trouve la force.

Arnaud Friedmann Romans © 2017