Jeanne en juillet

Premières pages

Huit mois avant

            Dès qu’elle se retrouve sur le trottoir, en face de la clinique, elle reçoit dans les yeux la  claque horizontale du soleil. Dans le même mouvement qu’elle rabat les paupières pour protéger ses pupilles, elle sourit. Elle sourit, Marie, elle vient d’apprendre qu’elle sera mère bientôt. Elle sourit dans la clarté douceâtre d’une après-midi de fin novembre, elle vient d’apprendre qu’elle sera mère le 17 juillet. Elle compte sur ses doigts, elle s’applique, il lui reste moins de huit mois. 17 juillet, a dit le médecin, c’est précis. Elle place sa paume sur son ventre, elle est presque déçue de ne rien sentir. C’est idiot, ce n’est pas pour maintenant. Elle en sait déjà, des choses sur la grossesse. Elle va en apprendre d’autres, puisqu’à présent c’est elle qui est enceinte, et qui le restera jusqu’au 17 juillet. Elle sourit, encore. Elle rit, même, involontairement, elle n’a pas l’habitude. C’est bien, des ondes de bonheur s’élancent vers sa fille. Elle sait ça, aussi, que le bonheur se transmet à l’intérieur du ventre, la confiance de la mère. Elle sait que ce sera une fille, l’évidence. Elle la prénommera Jeanne. Elle anticipe la complicité qu’elles auront, leurs fou-rire dans les grands magasins et les Noëls à venir.

Puis elle songe à prévenir Marc. Elle lui téléphone. Il se réjouit, tout de suite, très vite. Il se demande comment ils vont appeler l’enfant, si ce sera un garçon ou une fille. Ça agace Marie, brièvement, elle cherche un prétexte pour raccrocher. Elle voudrait rester seule avec la nouvelle, profiter du soleil bref de novembre, maintenant qu’elle l’a dompté. Elle voudrait que Marc lui laisse croire encore un peu qu’un enfant effacera les peurs anciennes.

- Tu te rends compte ? Toi et moi, on va devenir parents !

Alors elle cède, ses agacements s’estompent. Elle se berce de l’intonation grave du futur père dans l’écouteur. Marc prononce ces mots, il énonce qu’elle s’intègre à une famille, elle, Marie. Elle devient mère, mère de Jeanne qui a quatre semaines déjà, dont le cœur bat, il lui semble qu’elle vient de l’entendre, des coups sourds. Elle se laisse submerger par une tendresse dont elle ne se croyait pas capable, elle voudrait que Marc soit là, près d’elle. Elle lui ferait sentir son ventre, son ventre où rien encore ne se distingue.

- Je suis si heureux. Si heureux, Marie.

Il doit raccrocher parce qu’un client vient d’entrer dans son bureau. Elle regrette à présent d’être seule sur le trottoir, de n’avoir pour témoin que le disque du soleil. Elle avance, elle chasse du pied une feuille de papier froissée en boule. Une voiture la frôle, klaxonne, elle recule lentement. Elle est lasse tout à coup.

Contre sa hanche, le portable vibre. C’est un message de Marc. Il a réussi à s’échapper une minute pour envoyer un SMS, félicitations ! Elle sourit, d’un sourire cette fois un peu nostalgique. Elle pourrait céder à la paresse, prendre le bus et regarder défiler les avenues de Paris, les publicités contre les murs, l’impeccable alignement des trottoirs. Elle résiste, elle doit marcher, pas après pas, profiter du bonheur des balades dans Paris. C’est ce qu’elle préfère, les balades dans Paris. La succession des rues la rend heureuse.

Elle prévoit un détour par la rive gauche, pour le plaisir de traverser deux fois la Seine. Elle calcule qu’il lui faudra trois heures pour rentrer chez elle, elle commandera le dîner chez un traiteur. Elle mettra au frais la bouteille de champagne, pour Marc puisqu’elle ne peut plus boire. Elle se demande si elle a bu depuis le 17 octobre, elle se souvient que oui, elle a peur d’être déjà une mauvaise mère. Alors elle avance, ce n’est pas possible que le bonheur ait duré si peu de temps. 

Comme prévu, la marche la rassure. Elle incruste Jeanne dans sa conscience, elle atteste le futur et la réalité de sa fille. Marie a réussi, elle devient mère. Elle est fière, elle se redresse. Les angoisses sont domptées, les questions qui la handicapaient ne reviendront pas. Jeanne les a vaincues. Il lui fallait une fille, elle s’en doutait. Elle n’espérait pas que la confiance serait si immédiate. Elle ne se retournera plus dans les rues pour s’assurer que personne ne la suit, qu’aucun homme ne la traque.

Les devantures des magasins répercutent son reflet, l’offrent aux regards des passants parmi les produits infiniment variés et chers. Elle cambre sa silhouette pour se deviner grosse, déjà, pour mieux faire saillir Jeanne. Elle voudrait que des inconnus lui prennent le bras pour l’aider à traverser, que les commerçants lui proposent de s’asseoir à côté d’eux sur leurs tabourets, qu’ils protègent ses épaules d’un châle. Ne prenez pas froid, mademoiselle, le temps d’automne est traître. Elle leur adresserait un signe de la main en passant devant leurs vitrines. Elle s’arrête devant une épicerie, elle a envie d’une pomme, elle se réjouit du soin qu’elle mettra à la choisir, du goût qu’elle lui trouvera. Elle en tâte plusieurs, elle trouve ses gestes sensuels, mais le vendeur paraît surtout pressé qu’elle se décide. Il la regarde avec méfiance. Elle paie, elle croque dans le fruit en poursuivant sa marche, elle est déçue par la fadeur de la chair.

Un homme sur le trottoir la bouscule. Elle ressent le choc des vêtements de l’inconnu contre son coude, elle frissonne. Elle doit protéger Jeanne, désormais. Elle s’expose, à errer seule sur les trottoirs. Elle pourrait appeler Marc, pour qu’il vienne la chercher. Elle attendrait dans un salon de thé, elle regarderait les consommateurs engloutir leurs pâtisseries avec précaution, faire jaillir des volutes de vapeurs parfumées hors de leurs tasses.

Elle devra renoncer à ça, désormais. Renoncer aux balades dans Paris, aux contemplations de la ville, aux langueurs dans les salons de thé. Elle devra s’enfermer, peut-être, ne plus marcher, ne plus prendre ce risque.

Les autres sacrifices, ceux auxquels elle devra se plier, ça ne sera pas pareil. Elle se moque de ne plus fumer. Elle se moque de ne plus boire. Mais ne plus marcher, ne plus s’asseoir aux terrasses des cafés, ne plus s’asseoir sous les calorifères, l’hiver, en se recroquevillant dans son manteau, ça, elle le regrettera. Elle espère que ça passera, que devenir mère lui suffira.

Au détour d’une rue soudain, le soleil embrase la perspective et l’oblige à abriter ses yeux derrière sa main. Elle sourit, elle ne peut plus s’empêcher de sourire. Elle dépasse les étals, tant pis si personne ne remarque qu’elle est enceinte, tant pis si personne ne réalise qu’elle attend déjà Jeanne, qu’elle porte déjà Jeanne. Elle l’attendait depuis tellement longtemps… Elle aurait pu renoncer, ne pas connaître le bonheur de cette promenade dans Paris en novembre, le soleil dans les pupilles, Jeanne en germe dans son ventre. Marc, auquel elle peut se référer si elle chancelle. Elle sourit, elle ne peut plus s’empêcher de sourire. Elle a trois heures de marche devant elle.

Arnaud Friedmann Romans © 2017