La mélodie préférée

Premières pages

Ils sont dans le grand salon. Dans le grand salon, elle à sa place habituelle, dans sa pause habituelle, les mains peut-être un peu plus crispées qu’à l’ordinaire sur les accoudoirs du fauteuil grenat. Lui debout, appuyé contre la fenêtre, les yeux baissés.

  Il devrait pleuvoir, mais il ne pleut pas, il ne pleut même pas. Il n’y a qu’un soleil un peu tendre, sa lumière posée sur les immobilités frissonnantes que dévoile la fenêtre, ce paysage familier. Ils ne disent rien.

  Il vient de parler, pourtant. Il a dit : « Voilà, je ne t’aime plus. » Voilà.

  Il n’a rien ajouté.

 Ils se sont aimés, comme les autres. Mieux sans doute que les autres puisque au moment de la rupture ils ne disent rien, ils n’ajoutent rien.

  La mélodie préférée glisse de la radio. Ils se sont souri sur ses rythmes ralentis, tant de jours, tant de regards. Lui maintenant ne l’aime plus, et la mélodie avance encore, envoûte, endort.

Les voix sur la mélodie s’élèvent. La voix de l’homme qui s’excuse, la voix de la femme qui l’excuse. Cette mélodie les a accompagnés, ils ne lui en veulent pas de l’amertume qu’elle pourrait leur causer. Ils ne s’étonnent pas de l’entendre maintenant. C’est comme une amie qui se serait invitée, qu’il faudrait accepter. Elle, simplement, se dit qu’elle a toujours aimé cette mélodie dans l’attente de cet instant où il la quitterait, de leurs deux corps immobiles autour du canapé grenat.     

  Ils se sont connus dans des temps qui leur paraissent lointains. Qu’ont-ils vécu avant de se connaître ? Ils se sont connus tard. Ils ont, avant, vécu les choses amoureuses. Souvent.

Ils ont été déçus. Ils se sont lassés des fureurs qui laissaient entrevoir l’absolu, et qui s’éteignaient lentement, si lentement que lorsqu’elles se taisaient ils avaient envie à nouveau d’y goûter, ils avaient oublié à quel point elles décevaient. Ils se sont lassés des unions subies pour ne pas rester seuls, des vies à deux qui n’en étaient pas. Ils ont vaqué d’amis en ennuis, ils sont sortis incessamment, ils se sont ennuyés. Ils se sont rencontrés.

 

  Ils ont lutté, chacun, contre les sensations qu’ils reconnaissaient. Ils cherchaient à nier les espoirs qu’ils savaient vains. Ils se sont parlé, pour s’épauler, pour s’empêcher. Ils ne voulaient pas s’aimer.

Ils n’ont pas réussi. Ils se sont aimés, longtemps avant d’oser se l’avouer. D’avoir lutté ensemble les a rendus patients. Ils se sont laissé couler aux sensations qu’ils avaient déjà connues, sans précipitation, avec méfiance. Ils ont guetté chaque jour la catastrophe. Ils l’ont attendue avec impatience, elle les aurait délivrés. La catastrophe chez l’autre, la catastrophe en eux, la lassitude ou l’agacement, l’ennui.

Elle ne s’est pas produite. Lentement, comme on quitte un vêtement précieux, ils ont commencé à l’oublier. Ils l’ont gardée près d’eux, mais ils ne l’ont plus appelée à l’aide tous les jours. Ils ont réussi à vivre sans elle.

Ils se sont découverts. Ils ont mis longtemps à se connaître. Lorsqu’ils y sont parvenus, personne ne les avait autant connus, jamais. Ils n’ont pas eu peur de cette nudité nouvelle, des dangers auxquels ils s’exposaient. Ils ont craint qu’après la découverte il n’y ait plus rien.

Ils n’ont pas cru à la possibilité de créer un enfant, quelque chose qui leur aurait imparfaitement ressemblé, qui les aurait distraits.

 

L’idée de la catastrophe est revenue, évidente. Ils s’étaient dévoilés. La fin allait arriver. Ils l’ont attendue tous les jours, d’avantage. À nouveau, elle ne s’est pas produite.

 

Ils se connaissent, désormais,  ils s’aiment toujours. Ils n’essaient rien, et les réveils ne sont pas mornes. Ils ne font rien, ils ne se parlent pas. Ils se regardent vivre, stupéfaits de s’aimer toujours, stupéfaits de s’aimer autant. Ils n’auraient pas cru, l’un comme l’autre, que ça pouvait suffire, remplir les jours, enrichir les nuits. Ils ont attendu, obstinément, de ne plus s’aimer.  Ils ont eu peur d’avoir perdu le temps d’avant. Il la regarde, assise dans le fauteuil grenat, le visage reposé. Elle ne le regarde pas, elle sait qu’il se tient là, appuyé sur une malle en cuir, qu’il la regarde et qu’il l’aime.

L’idée de la catastrophe s’est évanouie, personne ne l’attend plus.

 

À travers la fenêtre elle contemple les arbres, les bâtiments gris, un buisson qu’elle a choisi, ces arbres et ces bâtiments, ce buisson, la remplissent d’une joie muette, intérieure, chaude.

  Dans sa vie antérieure, elle ne regardait pas ces choses-là. Elle se jetait de pièces en pièces, elle passait de bras en bras, elle ne supportait pas les mélodies lentes. Toute lenteur l’exaspérait. Elle se souvient mal de cette période. Elle revoit ses cheveux longs et ravagés, que des musiques hirsutes rendaient fous, que des mains la nuit caressaient, serraient, tiraient, tressaient. Sa bouche ne s’ouvrait pas, ne cherchait aucun air, aucun mouvement, obstinément close au coeur des pièces étouffantes. Maintenant elle reste devant sa fenêtre, apaisée, sa bouche ne cherche plus rien, sauf l’autre bouche.

 

 Maintenant non, puisque voilà, il ne l’aime plus.

Un nouveau passé, plus dense, vient de naître pour elle, qui s’ajoute aux autres. Elle pressent qu’elle ne survivra pas à cette accumulation de petites périodes mortes.

 

  La musique avance. Elle se répète, on l’entend, identique, depuis des heures. La femme énumère des mots qu’on ne comprend pas, dans une langue qui n’est pas la leur et qu’ils ne cherchent pas à élucider. Ils saisissent une parole, par hasard, qui ouvre sur des interprétations multicolores. La voix de l’homme est grave, épaisse, elle s’étire comme un regret. Il s’excuse, la voix grave, les excuses épuisées. Les sonorités rauques de la femme gambadent dans des volutes plus lourdes, elles disent qu’il ne faut pas jouer avec la lumière, que les visages des autres ne signifient plus rien. D’autres propos encore, tellement plus beaux parce qu’on ne les comprend pas. Les sons ronds de la mélodie emportent ces bribes de sens vers des rêveries mourantes, sans tristesse.

 

  Elle regarde devant elle, droite. Elle ne s’y attendait pas, elle qui s’est toujours attendu à tout. Elle fixe la fenêtre, à travers lui, les cheveux rangés, l’esprit frappé de vide. Elle le sait là, comme à l’accoutumée, mais il n’est déjà plus présent. Il s’en est allé avec les mots qu’il a prononcés, il s’est dissout dans la catastrophe enfin arrivée. Il ne l’aime plus, voilà, et il est peut-être le plus consterné.

Il perd tout. Les jours lents et les jours pleins. Il aurait voulu l’aimer encore, mais c’est fini.

  Il est rentré la veille, elle était assise sur le fauteuil grenat, il l’a vue. Il l’a vue comme un des éléments de la pièce, il s’attendait à la trouver là, il a été presque agacé. Il ne l’a pas embrassée, et elle n’a rien dit. Il avait souhaité qu’elle ne dise rien, elle n’a rien dit, il a été agacé. C’était fini.

  Il a attendu le lendemain pour lui parler, mais il n’espérait plus. La chose incompréhensible s’était produite, elle succédait à l’incompréhension plus grande encore qu’il avait ressentie à la voir tous les jours sans cesser de l’aimer. Il savait qu’elle ne réagirait pas, qu’elle resterait digne, et droite, et qu’elle regarderait par la fenêtre, vers le buisson. Il savait tout cela, la scène dans le salon, mais il n’avait pas pensé à la mélodie qui viendrait flotter autour d’eux.

 

  Ils sont las, terriblement las après leur trop long sommeil. Ils retiennent en eux les surfaces lisses de leurs vies à venir, les couleurs ternes maquillées de violences

Ils s’y trouvent déjà. Ils ont quitté le salon où leurs ombres englouties gardent la pause sur les notes de la mélodie préférée, qui revient sans cesse, qu’on n’entend presque plus.

 

  Elle aurait aimé que la vie se déroulât ainsi, comme cette mélodie, comme la caresse de regrets déposés, comme la voix de cette femme qui disait non, qui disait que l'homme lui mentait, qui le lui disait apaisée. Cette femme qui aurait pu regarder par la fenêtre et être elle.

Les notes éclatent parfois, les percussions s’emportent, mais les voix restent sereines, elles laissent faire, elles disent oui et non, elles chantent, enfin arrivées.

  Sa tête s’élève lentement et ce mouvement lui plaît, la fenêtre offre ses arbres et ses immeubles. Il ne l'aime plus.

  La vie s'est éclipsée, il n'y a plus que la fenêtre, fermée, et les paysages connus qu'elle ne dévoilera plus.

 

  Lui ne bouge pas. Il comprend mal ce qu'il vient de lui dire. Il revoit des étendues d’or pâle, il souffre déjà des choses à venir, des choses à construire sans elle, de cette perte de foi. Que va-t-il devenir ? Les morsures des senteurs passées lui reviennent à l'esprit, des odeurs troubles d'avant elle. Elle l'a sauvé, il la quitte, on ne le sauvera plus. Il ne voudra plus être sauvé, personne ne saura le sauver comme elle. Il la regarde et il comprend pourquoi il l'a aimée, il lui semble à force de la regarder qu'il pourrait l'aimer encore mais c'est fini, elle n'est plus là, rien ne sera plus là comme avec elle. Il n'y aura plus personne dans un fauteuil qu'il pourra regarder en sachant ce qu'il sait par elle, pour elle. Il la quitte, c'est le plus grand drame de sa vie, la tragédie ultime, celle qu'il ne croyait plus possible, qu'il avait fini par ne plus croire possible. Les agitations passées ne sont rien, les gestes qu'il a commis et les pleurs qu'il a versées, les extases d'avant. Ça ne compte pas. Les moments qu'il a crus abjects n'étaient que des piqûres, des petites douleurs. Il n’a pas vécu pas, avant elle, il ne pouvait pas souffrir. La vie est venue d’elle, elle est née chaque jour dans le fauteuil grenat, dans le lit commun, gonflée d'évidence, elle s'échappait de leurs cheveux immobiles sur l’oreiller, et il l'a tuée parce qu'un jour, parce qu'hier il a cessé de l'aimer. Parce qu'hier il n'a plus pu croire au renouvellement quotidien de ce très grand miracle.

 

  Dans le salon où ils sont encore tous les deux, leur musique va. Elle balance entre deux formes de mélancolie, elle balance tout près de la folie, elle  balance comme toujours. Les voix délirent sur des espaces dépolis, l'une, puis l'autre, elles continuent le même propos, le même constat, la succession de leurs deux timbres ne traduit que la quête de leur osmose écornée. Sur une phrase plus brève, après l'emballement incertain des percussions, elles se rejoignent et chantent ensemble, si peu, puis reprennent seules et alternées leur ensorcelante attraction. 

Ils l'entendent, à coté d'eux, cette musique qu'ils comprennent et qui a deviné leur destin, cette musique qui n'a existé que pour cet instant où elle leur signifie qu'elle a raison, vous m'entendez, je suis la voix qui dit oui et qui dit non, qui vous le dit lentement. Je ne vous écrase pas. Je vous accompagne. Vous m'aimez, vous m'aimez, vous m'aimerez encore quand vous serez quittés.

 

  Il y a un passage plus violent, d’une violence à peine suggérée, possible, puis la mélodie reprend son cours, son glissement inexorable et admis.

 

Arnaud Friedmann Romans © 2017