Premières pages

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Contre-danse

A 7h56, le commandant Joëlle B. passe devant le bureau de son chef. Par l’entrebâillement de la porte, elle le découvre concentré sur son ordinateur, l’axe de la colonne dévié par rapport à la position recommandée pour éviter les troubles musculo-squelettiques. La faute aux budgets resserrés qui ne permettent pas de doter le commissariat de sièges ergonomiques. Pour la première fois de sa prometteuse carrière, le commandant Joëlle B. éprouve pour un supérieur hiérarchique un sentiment qui s’apparente à de la pitié.

Elle ne se laisse pas distraire par cette sensation nouvelle. Elle devine qu’elle en annonce d’autres, elle doit juste s’habituer. Elle poursuit sa progression dans le couloir mal éclairé, redresse inconsciemment les épaules en passant devant le bureau du commandant Michel P., c’est humain.

Le commandant Joëlle B. entre dans son bureau, salue d’un sourire et d’un bonjour cordial le commandant Nicolas Z. Elle retire ses chaussures de ville, les dépose dans l’armoire de quarante centimètres de large à la place des rangers noires qui complèteront sa tenue officielle, feront d’elle plus encore que dans le métro et dans le regard des passants : un flic.

-          Prête pour la grande engueulade ?

Le commandant Joëlle B. se contente d’un sourire de connivence avec le collègue qui partage son bureau, qu’elle aime bien. Pour lequel elle éprouverait un faible s’il n’était pas en couple, et elle si peu sûre de vouloir s’y trouver un jour. Elle ne lui répond rien, parce que ce n’est pas dans ses habitudes, pas dans son éducation de critiquer, même sur le mode ironique, la hiérarchie, les règles, l’ordre établi. Lorsqu’elle a annoncé à ses proches qu’elle passait les concours de la police, après avoir échoué de peu à ceux de la magistrature, ça n’a surpris personne. Juge, c’était son rêve de gosse, comme ça que tout le monde la voyait, le métier auquel elle était destinée ; elle l’aurait exercé à la perfection. Les concours de la fonction publique ne décèlent pas ces adéquations-là. Ils classent, trient, éliminent. Par trois fois, ils ont dénié au commandant Joëlle B. le droit d’exercer la carrière pour laquelle elle était faite. Elle n’en éprouve pasd’amertume. Elle aime son métier de policière, depuis huit ans qu’elle l’exerce. Commandant, ça en impose aussi.

Le commandant Nicolas Z. ne poursuit pas sur sa lancée. La réputation du commandant Joëlle B. est établie, sans que ça ne fasse d’elle une fayote, une pisse-froid. Au contraire, ça lui vaut dans l’équipe un certain respect, à part l’inimitié du commandant Michel P., pour des raisons pas forcément avouables.

-          Bon week-end ?

-          Très bon, et le tien ?

Le commandant Joëlle B. n’a rien contre le fait de raconter son week-end le temps de la mise en route de son ordinateur. Rien contre le fait d’écouter le récit de celui de son collègue, toujours un peu le même depuis huit mois qu’elle partage son bureau.

-          C’est le grand luxe, côté espace, aujourd’hui !

 

Le commandant Sylvaine S., qui partage leur quinze mètres carrés, est en RTT ce premier lundi du mois. Pendant que son ordinateur rame, le commandant Joëlle B. jette un œil à la photographie des enfants et de la femme du commandant Nicolas Z., qu’elle connaît par cœur. Elle imagine toute la famille au zoo, les cris des enfants devant la girafe, elle sourit à son collègue qui raconte mal, grâce à son imagination elle en devine plus sur leur sortie dominicale qu’avec ce qu’il lui décrit. Elle se demande si parfois le commandant Nicolas Z. et son épouse s’engueulent. S’ils font l’amour souvent. Elle ne l’imagine pas nu sur une femme. Ce serait inconvenant. Vendredi, il avait mal tiré le rideau qui leur sert de vestiaire lorsqu’il s’est changé, elle a surpris le regard du commandant Sylvaine S. vers l’interstice. Ça l’a vaguement mise en colère, comme si elle avait constaté une faute professionnelle.

-          Tes résultats de la semaine dernière, ils sont comment ?

Le commandant Joëlle B. hausse les épaules. Ses résultats sont mauvais, si on s’en tient aux chiffres. Elle hausse les épaules une seconde fois, pour elle-même cette fois-ci. Elle pourrait raconter les patrouilles en voiture, ses efforts pour faire éclore une cohésion entre les douze agents dont elle a la charge, malgré les antagonismes, les parcours différents, les jalousies. L’état dans lequel elle a trouvé cette équipe… le chemin parcouru, depuis. De ça, oui, elle pourrait être fière. De ce qui ne se mesure avec aucune des statistiques qui intéressent la hiérarchie, les élus locaux, le ministère. D’avoir menacé le brigadier M. d’un blâme s’il s’obstinait à ne  pas respecter pas les horaires. D’avoir osé, et réussi, cette remise au pas, alors que le dossier traînait depuis des années. Le commandant Michel P. s’y était cassé les dents. De l’ambiance qui régnait dans la patrouille composée d’elle-même, du brigadier M. et du gardien T., mercredi dernier. Si elle avait pu visualiser cette scène il y a huit mois, à sa prise de fonction dans le commissariat, elle n’y aurait pas cru. Malgré sa modestie, le commandant Joëlle B. est consciente de ce qu’elle a accompli. Elle a imposé aux agents sous ses ordres son exemplarité, sa rigueur. Elle a conquis le respect de ses douze équipiers masculins, dont trois ouvertement racistes, elle femme, jeune et métisse. Elle sourit, involontairement.

-          Qu’est-ce qui te fait rire ? Tu vas nous sortir du chapeau des chiffres de dernière minute qui sauveront tout l’étage ?

Le commandant Joëlle B. secoue la tête. Elle ne sauvera rien. N’annoncera rien. Elle baissera les yeux quand le commissaire tonnera contre les mauvais résultats, exigera des plans d’actions immédiats. Des plans d’actions pour quoi ? Elle se dit que c’est un jeu, le jeu des méchants et des gentils, qu’il suffit de prendre un air contrit et de continuer à bien faire son travail, motiver ses équipiers, leur offrir les meilleures conditions pour leur mission au service de la population. Une comédie. C’est ce qui l’a agacée, ce matin, quand elle est passée devant le bureau du commissaire, pourtant un homme intelligent qui a toute son estime, en le voyant plongé sur son fichier de statistiques. Un type tel que lui aurait mieux à faire. Dommage qu’il n’ait pas les couilles d’envoyer promener ses supérieurs et les élus, de leur parler qualitatif et grandeur de la police.

 

***

 

-          Commandant Joëlle B. !

Elle baisse les yeux. C’est le jeu, non ?

-          Commandant !! Regardez-moi quand je vous parle.

Elle le regarde. D’habitude, le jeu ne va pas jusque-là. OK. OK, elle regarde. Elle fixe son supérieur dans les yeux, droite dans ses rangers. 

-          C’est quoi ces résultats ? Vous vous foutez du monde ?

Devant l’ensemble des officiers, il exagère. Le commandant Joëlle B. ne blêmit pas. Elle reste droite, fixe le commissaire qui l’interpelle, la réprimande. Elle se souvient des heures sur la piste pour descendre en-dessous de la minute au quatre cent mètres éliminatoire du concours, des soirées passées sur ses manuels de droit, pour en arriver là, des galons aux épaules et subir une remontrance publique.

-          Vous comptez faire quoi, cette semaine, pour améliorer ça ?

Elle n’avait pas prévu qu’il y aurait une question. Un dialogue. Elle tourne la tête pour chercher un appui auprès de ses homologues, elle ne trouve que le visage de Michel P. qui exsude une satisfaction rance. Une montée de haine, l’envie de taper dans son visage comme dans le sac de boxe suspendu dans la salle collective. Ça ne lui ressemble pas. La même montée de violence que pendant les exercices de simulation d’attaque en mode CRS. Ce n’est pas pour ça qu’elle a fait des études. Sacrifié des sorties, la possibilité d’un amoureux à l’âge où ses copines en avaient.

Elle se ment. Elle n’aime pas les sorties, elle n’a rien sacrifié. Elle hausse les épaules. Rejette la victimisation factice vers laquelle il serait si facile de glisser, pour oublier la voix du commissaire.

-          Vous vous en foutez, de ma question ?

Le sourire de Michel P. s’élargit, une provocation. L’énervement est retombé. Le commandant Joëlle B. se concentre sur la question de son chef, sur la réponse à y apporter. Elle n’a aucune idée, aucune idée qui serait conforme à la conception qu’elle se fait de son métier.

-          Les contraventions, les excès de vitesse, ce n’est pas bon pour l’équipe de Madame le commandant B., je suppose ? Ou alors tout le monde s’est mis à rouler au pas, dans cet arrondissement ?

Le commandant Joëlle B. sourit, croit à une taquinerie. Le commissaire l’aime bien, la respecte, ces choses-là se sentent. Elle se dit qu’elle subit avec un peu de retard une forme de bizutage. Elle se félicite de s’être levée en pleine forme, ça lui permet d’encaisser la tête droite. Elle imagine que ce soit arrivé juste après sa prise de fonction dans le commissariat. Elle aurait été capable de fondre en larmes devant tout le monde, quelle jubilation pour le commandant Michel P.

-          Bon, d’ici à vendredi, je veux que vous fassiez chauffer le carnet des contraventions, c’est compris ? Je précise même l’objectif : cinquante excès de vitesse par jour pour votre équipe, commandant B. J’ai été clair ? 

Il y a comme un mouvement parmi ses collègues, une vague imperceptible de soutien devant l’absurdité de l’ordre. Le commissaire le sent, durcit son regard. Le visage qui en impose, celui de l’officier dont chacun dans la pièce connaît les états de service, les hauts faits. Ce visage-là, pour réclamer à une équipe de maintien de l’ordre cinquante contraventions pour excès de vitesse par jour ? Il faudrait que quelqu’un ose rire, parmi les présents. Les autres suivraient, le commissaire se féliciterait de sa bonne blague. On passerait aux choses sérieuses.

Un doute. Un léger doute, que ce ne soit pas ça. Pas une blague. Un effondrement. Passager. Le commandant Joëlle B. fixe son chef. Il répète, en articulant : c’est compris, commandant ? comme s’il délivrait un message important. Une recommandation capitale. Puis il reprend le fil de la réunion.

 

***

 

-          Ils sont si mauvais que ça, tes chiffres ?

Dans leur bureau exigu, contrairement à d’autres, ils n’échangent pas sur leurs résultats. C’est comme un code d’honneur non écrit, entre eux.

-          T’en as ramené combien, de contraventions, la semaine dernière ?

-          Douze.

-          Douze ?! T’exagères. Tu donnes le bâton pour te faire battre.

Le commandant Joëlle B. regarde le commandant Nicolas Z. Ne peut se défendre de le trouver mignon, malgré ce qu’il vient de dire, malgré la photo de la femme et des deux enfants dans son champ de vision, les images du week-end au zoo. Les girafes, et les cris des gamins. Elle revoit les douze situations lors desquelles elle a verbalisé pour excès de vitesse. Toutes justifiées. Les éléments pédagogiques qu’elle a apportés à ceux qui lui semblaient de bonne foi. Son attitude face au type menaçant auquel elle retirait le permis, la possibilité de se rendre à son travail, de voir ses gosses le week-end. Douze contraventions, une cinquantaine de mises en garde assénées avec sérénité, qui porteraient leurs fruits, espéraient-elle, qui éviteraient demain un piéton renversé, une bicyclette fauchée. Des résultats non mesurables. Son métier. Celui qu’elle a choisi, par défaut d’abord, puis appris à aimer jusqu’à l’enthousiasme. 

-          Putain, cinquante par jour, pendant cinq jours, comment tu vas faire ?

Le commandant Joëlle B. n’a aucune idée de comment elle va faire pour dresser deux cent cinquante contraventions pour excès de vitesse en une semaine dans un secteur composé des arrondissements de la capitale les plus embouteillés. Elle tente de se souvenir de la manière dont elle s’y prenait, durant sa scolarité, pour exécuter des consignes qui lui paraissaient stupides. Elle était réputée bonne dans cet exercice. Il lui avait semblé, bien qu’elle ne soit ni naïve ni sotte, que la vie professionnelle différerait de la vie scolaire sur ce point. Elle aurait des chefs, intégrerait une administration centralisée, ça ne lui posait pas de problèmes. Elle avait suffisamment confiance en sa droiture pour savoir que son interprétation des ordres respecterait toujours l’esprit de son engagement. Elle croyait, en cela elle l’était peut-être, naïve, que les compliments de ses supérieurs, ses avancements rapides, seraient dus à la manière dont elle imposerait ce trait de caractère.

Le commandant Joëlle B. ne remet pas tout en cause. Ce n’est qu’un coup de gueule du commissaire, demain peut-être qu’il l’appellera pour lui dire qu’il n’en pensait pas un mot. Qu’il avait été obligé, devant les autres, pour l’exemple, elle comprendrait. Elle ne remet pas tout en cause au premier accroc avec sa hiérarchie, elle n’est pas faible. D’où vient alors qu’elle a envie de pleurer, qu’elle devine le geste qu’elle aimerait accomplir pour s’appuyer sur l’épaule du commandant Nicolas S., respirer de plus près l’odeur de sa transpiration, attendre qu’il passe son bras autour de ses épaules ?

-          Tu vas devoir faire que ça, et encore… putain deux cent cinquante… et il n’avait pas l’air de rigoler. 

Le commandant Joëlle B. n’appuie pas sa tête sur l’épaule de son collègue. Ce genre d’intimité n’a pas cours au sein de la police. Il pourrait se méprendre sur la signification du geste. Le commandant Joëlle B. ne répond pas au commandant Nicolas S., trie des dossiers sur son bureau, se mord l’intérieur des lèvres pour ne pas fondre en larmes. Ça non plus, ça ne lui était plus arrivé depuis sa scolarité.

 

***

 

Le commandant Joëlle B. a décidé de ne pas tenir compte de l’ordre de son supérieur. Elle a poursuivi avec son équipe, du lundi au jeudi, son travail quotidien, du management serré en interne et des services à la population en externe, à priori un comportement inattaquable. Le fondement de son boulot de flic. De flic chef et de chef de flics. Elle a redoublé de professionnalisme, accentué ses exigences envers elle-même et envers ses agents. Tous les matins, cependant, elle a monté les marches du commissariat avec une boule au ventre, qui ne disparaissait pas pendant l’exercice de ses fonctions, même si l’action la tenait en respect. 

Ce vendredi, en arrivant à 7h58, elle découvre sur son armoire un post-it du commissaire. B., dans mon bureau, au + vite. Elle se déchausse, enfile ses rangers. La boule pousse sous le sternum. Comprime les tempes, accélère la respiration.

- Vous vous foutez de ma gueule ?

Ce n’est pas son vocabulaire habituel. Pas quand ils ne sont que les deux. Parfois, dans les réunions collectives, quelques gros mots pour sacrifier au machisme ambiant… Le commandant Joëlle B. fixe son commissaire, fine moustache, visage maigre, épaules de rugbyman. Lui aussi aurait pu la séduire, dans un autre contexte. Elle se focalise sur la présence d’une tache de café sur sa chemise. Elle a préparé des éléments pour sa défense. Elle n’a pas dormi, cette nuit encore moins que les précédentes. Elle s’est retournée dans son lit en alignant des justifications contre les accusations qui vont suivre. Le commissaire suit le regard de sa subordonnée, tire brutalement la manche de sa veste pour masquer la tache de café. Les certitudes du commandant Joëlle B. vacillent, aucun des arguments qu’elle a préparés ne lui semble plus pertinent. Il lui a demandé si elle se foutait de sa gueule. Que répondre à ça ?

- Vous me répondez ? Je vous ai demandé si vous vous foutiez de ma gueule ?

Démunie. Elle fixe son chef. Chaque seconde qui passe renforce son incapacité à lui répondre, l’insubordination de son attitude. Le commissaire aussi semble désarçonné. Elle l’avait habitué à mieux. A plus d’audace. Peut-être envisage-t-il que sa demande est infondée ?

-          Bref, on ne va pas y passer la nuit. Il est 8h, je veux ce soir sur mon bureau deux cent cinquante contraventions de votre équipe pour excès de vitesse.

-          Comment je fais ?

Elle n’a trouvé que ça. C’est sorti involontairement de sa bouche, elle a compris qu’il ne plaisantait pas en début de semaine, qu’il attendait effectivement deux cent cinquante contraventions de son équipe, le chiffre n’avait pas été cité au hasard, c’était sans doute à l’unité près ce qu’il manquait au commissaire pour ne pas mécontenter le cabinet du ministre, pour ne pas compromettre une mutation ou la suite de sa carrière, pour figurer dans le discours d’un élu local ou national qui passerait ce dimanche à la télévision. Elle n’avait pas pensé à ça. Pas comme ça. 

-          Je n’ai aucune idée de comment faire ça en une journée.

-          Aucune idée ? Mais je vais vous en donner, moi, des idées. Aucune idée pour me ramener deux cent cinquante contraventions en une journée, en plein Paris ?? Mais ne me redites jamais ça, et estimez-vous heureuse qu’à peine sortie de ce bureau j’aie oublié votre question. Aucune idée ? Ha ha ha.

Il rit. Il se force, bien sûr. Mauvais acteur. Le commissariat du XIIème, ce n’est pas la Comédie Française. Elle n’y croit pas, à sa colère, pas plus qu’à ses menaces. Chaque mot qu’il prononce effiloche l’estime qu’elle lui portait. Elle se figure la fine moustache sourire servilement dans les bureaux du ministère, se salir de petits fours dans une réception protocolaire. C’est à ça qu’il tend, pas à manager ses troupes. Le commandant Joëlle B. n’a plus de colère, plus l’idée même de verser une larme. Une observation froide de son supérieur. Bien chef, oui chef. C’est ce qu’on attend d’elle. Elle saura faire. Il suffit juste de lui expliquer comment.

Elle repose sa question. Lentement, en détachant les mots. Elle est dans l’insolence, pour la première fois de sa vie.

-          Le tunnel de Bercy, vous connaissez ? La vitesse y est limitée à cinquante, ça ne vous a pas échappé ? Vous en connaissez beaucoup, vous, des automobilistes qui sortent du tunnel à cinquante à l’heure ? Moi, non. Donc vous non plus, j’imagine. Alors vous prenez vos équipiers du jour, vous installez le radar mobile à la sortie du pont, réglé sur 56 kilomètres-heure, et comme chez un bon coiffeur, tout ce qui dépasse, vous coupez !

C’est ça qu’il veut ? Le commandant Joëlle B. attend, regarde son supérieur. Mentalement, elle compte jusqu’à dix, sans bouger, pour lui laisser le temps de se reprendre. De lui expliquer que non, il ne peut pas exiger ça d’un commandant et de ses équipiers. Elle ralentit, à partir de huit. Leurs yeux ne se lâchent pas, elle ralentit à partir de huit et à partir de huit elle sait qu’il n’y aura plus d’autres mots prononcés dans la pièce, ce matin, entre eux. Neuf. Puis, longtemps après : dix. Elle se lève, marche lentement jusqu’à la porte. Referme la porte, après le salut, sans la claquer, bien qu’en général le commissaire demande à ce qu’on la laisse ouverte. Dans le couloir, elle souffle, elle est hébétée, elle commence à envisager qu’il lui faudra relayer la consigne du jour à son équipe. Au lieutenant M.  Le commandant Michel P. passe devant elle, ne la regarde pas, ne lui dit pas bonjour.

 

Arnaud Friedmann Romans © 2017