Le chemin au bord de la mer

Premières pages

Chaleur torride et jambes croisées. Elle attend. Elle s’ennuie. Sa sueur coule, lui colle au front,  la poussière du chemin. Depuis combien de temps  n’a-t-il pas plu ? Elle se souvient de la voix dans le poste qui annonçait une date qu’elle n’a pas retenue, sa mémoire sans puissance, si maigre depuis l’enfance, depuis longtemps il n’a pas plu, depuis plusieurs mois. Pas besoin de date. Toujours les mêmes routines endormies sur le bord de la route, des pensées vagues, des moitiés d’efforts pour rappeler ce qui ne vaut pas la peine, ce qui n’importe pas. Qu’est-ce qui importe, d’ailleurs, à part la chaleur et l’attente ? Par delà le goudron elle profite d’une accalmie des véhicules, elle perçoit des cris de gamins, elle les imagine se poursuivre avant de s’éclabousser. Elle n’éprouve pas de tristesse lorsqu’elle pense aux recommandations que leur ont faites leurs parents.

Elle cherche à se calmer, à retenir les soubresauts du sang sous ses mains qui causent les tremblements. Trop tôt pour allumer une cigarette. La dernière à peine éteinte, mal écrasée, la combustion persiste encore à côté d’elle, au sol. Elle se figure le geste qu’elle pourrait accomplir pour la réduire, trop compliqué, trop chaud surtout pour décoller les jambes.

Les doigts crispés aux lanières du tabouret, la respiration trop rapide. Rien ne justifie cette angoisse. Il suffirait de se laisser aller à la torpeur de l'après-midi, tourner la tête aux voitures qui passent, dodeliner aux chahuts des enfants, oser quelques minutes l’incongru d’une baignade. Qu’est-ce qui l’empêche ? Qui le saurait ? Rien que la voie à traverser.

 

C’est peut-être l’odeur qui l’énerve, cette odeur qu’elle appréciait à son arrivée ici, le mélange des fleurs, de l’iode et des palmiers. Une odeur qui gambade, qui semble vous inviter à quelque chose, à présent qui tempête. Elle ne s’en libère pas. Même les autres parfums, ceux plus sales sur sa peau, ne la débusquent plus. Elle s’en sent prisonnière. Elle ne supporte plus la sécheresse du chemin que l’air trop chaud comprime. Partout autour les arbustes génèrent l’émanation, si elle s’obstine elle deviendra cinglée. Elle voudrait se distraire mais il n’y a rien à faire. Rien d’autre à faire qu’attendre et se laisser investir par l’odeur détestée, par la vacuité du chemin, par les cris des gamins comme l’écho de l’échec.

Elle change la position de ses jambes, qui se détachent l’une de l’autre avec une succion molle comme deux corps accolés. Jupe vulgaire. Elle relève le mollet droit, les orteils mal colorés, les chaussures en plastique. Il ferait bon les enlever, plonger ses pieds dans l’eau. Des vagues ! Des vagues qui clapoteraient et caresseraient ses pieds sans rien exiger d’autre. Les gamins la regarderaient elle s’en foutrait. Elle resterait debout dans l’eau à contempler le miracle de ses pieds rafraîchis, respectés.

Depuis qu’elle est ici (combien ? Quatre ans ? Trois ans ?), elle ne se souvient pas s’être baignée dans l’eau en plein après-midi, quand le soleil étouffe, quand il ferait bon fuir l’oppression de l’odeur. En groupe parfois le soir, accompagnée des hommes et des filles des autres chemins, ils s’accordent des bousculades dans l’eau, des cigarettes sur la plage, des courses pleines de sueur et d’envies. Ce n’est pas pareil, il n’y a pas d’innocence, pas de temps pour profiter. Il y a les jalousies des filles, les appétits des hommes, une violence qui perdure jusque dans les moments de détente.

La solitude c’est maintenant qu’il faudrait en profiter, maintenant que personne ne vient, qu’aucune voiture ne passe. A cette heure, il y a peu de chance pour qu’un client  s’arrête. Alors ? Alors elle n’en peut plus. Elle allume une autre cigarette, tant pis pour celle qu’elle vient d’éteindre, tant pis pour le paquet qui se termine. Elle n’en aura pas d’autre jusqu’à ce soir, rationnée, pas plus de vingt par jour. Tant pis.  Elle taxera son prochain client. Elle a remarqué ça, même ceux qui négocient les prix ne rechignent jamais à lui abandonner les restes de leurs paquets de clopes. Bien le cacher, ensuite, qu’Antonio ne le trouve pas. Ne pas laisser de mégots d’autres marques à côté des Marlborough. Un jour il a repéré une Winston, il l’a battue jusque au sang. Elle avait mal sur tout le dos, des marques qui plaisaient aux clients. Ça elle ne l’a pas dit, il aurait recommencé. De n’avoir mal nulle part aujourd’hui lui rend l’attente moins longue, maintenant qu’elle l’a noté.

 

***

 

C’est monotone, une route. Au début elle s’amusait de la diversité des voitures, des regards des gamins par les vitres arrière. Parfois elle leur tirait la langue ou leur faisait coucou, la voiture accélérait. Imbéciles ! Elle n’allait pas contaminer leurs gosses en leur faisant coucou.

Le grondement de la mer, en face, ça la changeait aussi. Ça la rendait presque gaie, elle croyait qu’elle pourrait passer sa vie comme ça, assise sur son tabouret sans s’ennuyer. Maintenant elle s’ennuie, les regards des gamins l’agacent. Elle a mûri. Elle sait qu’ils deviendront comme  leurs parents, ça ne la fait plus rire.

 

Au début aussi, quand un client s’arrêtait, elle ressentait une forme de joie comptable. Elle pensait qu’Antonio serait satisfait, ça la changeait de l’attente. Ce pouvaient être des jeunes qui voulaient se moquer, l’insulter, la tripoter. Elle leur hurlait dessus, leur lançait ses talons, ses godasses en plastique, ses cris rauques. Des grands gestes, des grandes colères de pute, elle trouvait ça très drôle. Ils finissaient par déguerpir avec des crissements de pneus, peureux au fond d’avoir approché un métier si honteux. Aux autres elle souriait toute heureuse de parler, polie, presque élégante malgré les tenues salaces. Elle pensait proposer des bons moments, mériter une sympathie. Ce n’était pas ce qu’ils attendaient. Et Antonio n’était pas plus gracieux quand la recette était bonne. Alors elle en est venue à préférer les longs espaces d’ennui. Elle regarde derrière elle  les collines si jolies qu’on les croirait sorties de la palette d’un peintre. Elle n’a pas vu beaucoup de tableaux, des vrais, de ceux qui se vendent cher. Elle suppose qu’ils doivent ressembler à ce qu’elle voit derrière elle, des champs jaunes, des prés secs, des oliviers posés là juste pour rehausser, et le vallonnement progressif. Près d’elle les fleurs violettes, en bouquets épanouis. Elle n’en connaît pas le nom.  Les Italiens doivent les apprécier pour en parsemer tous les abords de leurs nationales.

 Vraiment, un joli paysage. Elle aurait pu tomber plus mal. Ça la change des poubelles de sa ville et du brouillard. Même l’odeur au début lui était paradis, elle en tirait le même plaisir sans doute que les touristes qui débarquaient ici.

Elle s’amusait à repérer les plaques des voitures étrangères, elle les différenciait des autres si caractéristiques avec leurs lettres oranges. Antonio lui avait appris que c’étaient les initiales des villes connues de la Péninsule. Pour Rome, c’était un cas à part,  le nom était écrit en entier. La cité du pape. Elle aurait aimé connaître Rome. Elle supposait des terrasses et des capuccinos. Elle se disait aussi que les étrangers lui apporteraient un peu de voyages. Elle formulait des rêves d’Anglais qui lui auraient offert du thé, de Français qui lui auraient parlé de la tour Eiffel. Des espoirs vite déçus. On la traitait plus mal quand la plaque n’était pas italienne, on n’avait pas le respect des produits du pays. Irma qui était noire lui avait confié que pour elle c’était ça tous les jours. Du coup elle ne se plaignait plus. Puisqu’il y avait pire, elle s’estimait chanceuse.

 

***

 

Ses ongles sont négligés. Elle l’a dit à Antonio. Elle lui a dit aussi que si elle était plus propre on la respecterait plus, on la paierait plus cher. Il a ri. Il lui a répondu qu’elle n’était pas là pour fixer les tarifs, qu’il savait son métier. Elle l’a cru, elle s’est rappelé ses illusions sur la douceur du chemin et sur les étrangers, une fois de plus trop naïve. Ce qu’ils cherchent, c’est justement ses tenues de léopard, son rouge à lèvres fuyant, la transpiration un peu aigre de ses pieds sur les talons en plastique. Elle l’a appris par ce qu’ils lui demandent quelques fois, qui la dégoûte un peu. Si elle était un homme et qu’elle devait payer, elle sait ce qu’elle voudrait, elle sait ce qu’elle exigerait, ce serait doux et propre comme un rêve de jeune fille.

Ce n’est pas elle qui paie. Elle, elle attend sur le bord de la route, tabouret imparfait qui lui sectionne les cuisses, ça doit participer du folklore les traces qu’elle garde en bas des fesses juste après s’être levée. Antonio lui interdit de se lever, parfois il passe dans la voiture d’un ami pour vérifier qu’elle reste bien là, qu’elle reste bien là assise, attention, pas d’erreur, pas de baignade en liberté. Elle, elle attend, elle fixe la route toujours la même. Elle n’a pas la présence d’une collègue, ça ne fait pas partie des méthodes d’Antonio, ou peut-être qu’il n’a pas les moyens. Juste la route en face d’elle, les cris des gosses qu’elle entrevoit, cette odeur d’Italie qui lui oppresse le cœur. A cette heure et pour longtemps encore personne ne s’arrêtera. Ses doigts ne se détendent pas, même la fumée de la cigarette ne l’apaise pas, qui sera bientôt finie. Que faire alors pour ne pas devenir folle ?  

Arnaud Friedmann Romans © 2017