Le fils de l'idole

Premières pages

Sous l’ongle de Paul, un peu de terre. Il gratte, il ne sait pas pourquoi. Ni s’il convient d’y réfléchir. Accroupi, il gratte. Il ne sait pas ce qu’il fait là, ce qui l’a poussé à sortir dans la nuit. Les mouvements parallèles de ses mains remuent le sol sous le balcon, le sol presque gelé, le seul endroit à ne pas être recouvert de neige. Le froid s’infiltre sous ses phalanges, lui procure des frissons jusque dans les épaules. Il se dépêche. Il ne faudrait pas que sur ses doigts des traces demeurent, qu’on puisse le questionner. 

La lune sur la neige soulève des échos colorés. Au dessus de Paul, les rumeurs du repas qui se poursuit sans lui, les lumières qui s’extraient du chalet pour flotter dans le silence. Il se presse, il sent à chaque mouvement la morsure de la terre, il s’acharne.

Il doit faire vite. On le croit aux toilettes, il n’a pas eu à mentir. Il ne ment pas, Paul. Il sort de table en demandant la permission, c’est un garçon bien élevé. On est fier de lui au pensionnat, dans la famille Eberarther, il ne déçoit personne.

Alors bien sûr, il ne faut laisser à personne la possibilité de remarquer qu’il trahit, qu’il s’exempte des festivités pour aller gratter la terre sous les fenêtres et maculer ses mains pendant qu’en haut le repas se poursuit. Ce pourrait être Arthur qui le découvrirait, qui le découvrirait après l’avoir traqué dans toutes les pièces, qui passerait la tête par-dessus la rambarde du balcon. Il n’a pas à imaginer la tête que ferait Arthur, il la connaît sans l’avoir jamais vue, l’exacte expression d’Arthur le fixant dans la neige. Il ne dirait rien, rien à Paul, rien aux parents, rien aux professeurs du pensionnat. Ce serait pire. Il se lèverait la nuit dans la chambre commune et viendrait fixer Paul qui ne dormirait pas, le fixer d’un regard identique à celui de ce soir. Tu as compris ? Je sais.

Il se presse, Paul. La neige autour de lui le protège, étouffe le bruit de ses doigts contre la terre. Il entend le rire du père, a-t-on ouvert la fenêtre ? Il devine le regard à peine plus dur de la mère. Il entend le rire du père et le brouhaha indistinct des conversations. En contrebas, d’autres chalets où d’autres familles festoient, où pareillement il pourrait se trouver, sous les balcons desquels il gratterait la terre en grelottant.

Il ne vit pas cette scène. Elle ne constituera pas un souvenir. Plus tard, il se demandera s’il l’a seulement rêvée. Si tout ce blanc autour de lui n’était pas un cauchemar, un trop grand froid pour une soirée d’enfance, un Noël parmi d’autres sans évènements notables. Ou il ne se demandera rien, il aura oublié. Pour l’heure il gratte, il a accumulé à droite du trou un petit tas de terre. Sous ses doigts maintenant le sol qu’il touche est presque tiède. De la lave pourrait jaillir et lui brûler le visage, le dénoncer. Il le sait, qu’au cœur de la terre il y a de la lave, il le sait, il sait tant de choses que les garçons de son âge ne devraient pas savoir. Il tremble. Il faut finir.

Il enfouit le stylo, bien droit, il ne rencontre aucune difficulté. Il place le capuchon en avant. Il regarde, à peine un bref coup d’œil, l’argent scintille dans la nuit sous les crocs de la lune. Il rabat sur son crime minuscule toute la terre, il la tasse. Il se contorsionne pour se mettre debout sous l’espace étroit du balcon, il faudra essuyer ses chaussures en plus de l’eau sur ses mains, du savon en abondance pour adoucir la mémoire de son geste. Peut-être qu’à l’intérieur du sol l’argent continue de briller, ravit les vers et les animaux de la nuit. Ce serait agréable de les avoir pour complices.

Il n’entend plus les autres, au dessus. Ils ont dû faire venir sur la table les desserts, les somptueux desserts qui ravissent tant Arthur. Ils ne remarquent pas que Paul tarde à revenir, ou s’ils le remarquent ils ne font aucun commentaire, une famille si discrète. Seul Arthur, peut-être… Mais il n’ose pas demander. Il fait jouer entre ses mains le beau stylo d’argent, qu’il a fallu acheter deux fois.

Paul sourit. C’est un sourire d’adulte, un sourire qui le condamnerait si on le découvrait. Il sourit parce que les chalets en contrebas sont moins cossus, que les repas y sont moins bons, que les gâteaux n’y proviennent pas de chez le meilleur traiteur de Gstaadt, ou pas en quantités telles. Il sourit parce que la neige est lisse, qu’il n’y a aucun trace de pas entre les chalet. Lui seul se place sous les balcons, et creuse, et enfouit des stylos.

Il a faim tout à coup, il retrouve simultanément son âge et son innocence. Il a hâte à nouveau d’être assis au milieu de la famille, d’avoir les mains bien propres et les semelles sans terre, de répondre « oui merci » pour la part supplémentaire de Linzertorte, de pousser le coude d’Arthur pour faire tomber le stylo d’argent, le seul stylo d’argent puisque demain il aura perdu le sien. Qu’on accusera les domestiques, ou Arthur, c’est mal d’être jaloux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Arnaud Friedmann Romans © 2017